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Jean Lutter Misoko alias Soclo : l’artisan des guitares congolaises oublié par son propre pays

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Dans un atelier discret de l’avenue Muba, dans la commune de Lemba, les copeaux de bois racontent une histoire que l’État congolais n’a jamais officiellement saluée. Celle de Jean Lutter Misoko, alias Soclo, né en 1960 au village Mbemi, territoire de Bulungu (Kwilu), l’un des plus anciens fabricants de guitares électro-acoustiques en République démocratique du Congo.

Plus de quarante ans de métier. Des instruments joués en Europe. Des artistes internationaux séduits. Et pourtant, aucune reconnaissance officielle. Soclo brise le silence au cours d’une interview exclusive accordée ce mercredi 18 février 2026 à MCP.

D’un rêve brisé à une vocation inattendue

Au départ, rien ne destinait Soclo à devenir luthier. Son rêve d’enfant ? Le football. Mais un rhumatisme sévère le cloue au sol.

Dans les buvettes du village, les tourne-disques diffusent des musiques qui éveillent en lui une fascination pour les sonorités instrumentales, notamment ce « son intermédiaire » des guitares d’accompagnement. Un jour, sans avoir jamais tenu une vraie guitare entre ses mains, il se lance. Une planche, quelques fils, des dessins glanés dans des magazines : sa première guitare voit le jour.

« Elle produisait un son. Pour moi, c’était un exploit. Mais tout le monde se moquait ».

Loin de se décourager, il persévère. À Kikwit, il touche pour la première fois une vraie guitare grâce à un cousin musicien. Il apprend un rythme, rentre chez lui et perfectionne son instrument. Une deuxième guitare, puis une troisième. L’orchestre local Babeti naît à Bulungu ; Soclo en devient le guitariste accompagnateur. Mais sa passion véritable reste la fabrication.

De Kikwit à Kinshasa : l’atelier de Lemba

Dans les années 1970, il quitte le Kwilu pour Kinshasa et s’installe chez sa sœur à Lemba. C’est là que ses guitares commencent à attirer l’attention. Il ouvre sa première maison de fabrication et de vente.

Des musiciens de renom frappent à sa porte : Vincent alias Vieux Vince du groupe Quartier Latin de Koffi Olomide et Didier Masela de Wenge BCBG 4×4 tout terrain.

Depuis 1994, son atelier de l’avenue Muba ne désemplit pas. Parmi ses clients figure l’artiste Jupiter Bokondji et son groupe Okwess. Grâce à eux, ses guitares voyagent jusqu’en Europe.

Le guitariste français Yarol Poupaud, collaborateur de Johnny Hallyday, découvre son travail et se rend personnellement à Kinshasa pour visiter son atelier. « Il n’arrivait pas à croire que ces guitares étaient fabriquées ici, artisanalement », raconte Soclo. Yarol tournera même des images dans l’atelier et repartira à plusieurs reprises avec ses instruments.

Un savoir-faire exporté… mais peu reconnu

À Kinshasa, son principal concurrent fut le regretté Almaz, figure historique de la lutherie congolaise. « Si aujourd’hui la rumba congolaise s’est répandue, c’est aussi grâce à nos guitares », affirme-t-il.

La rumba congolaise est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Mais pour Soclo, les artisans qui ont contribué à façonner ce son restent dans l’ombre.

Il évoque aussi la collaboration avec le guitariste belge Philip Catherine, qui participa à des ventes aux enchères de leurs guitares en Belgique. Certaines de ses œuvres sont aujourd’hui exposées dans des musées européens.

Des commandes atypiques jalonnent son parcours : Une guitare basse à sept cordes, une guitare en forme de « 50 » pour un anniversaire, un modèle similaire pour Felly Tyson, soliste de l’orchestre de Fally Ipupa

Paradoxalement, Soclo affirme être vendu davantage à l’étranger qu’au Congo. Des chaînes internationales comme TV5 ont réalisé des documentaires sur son travail. « Les Blancs s’intéressent beaucoup à notre artisanat », dit-il, non sans amertume.

L’oubli institutionnel

Malgré son apport à l’expansion de la rumba, Soclo déplore l’absence de reconnaissance officielle. Ni distinction nationale, ni accompagnement institutionnel.

« Notre pays a du mal à reconnaître ses propres talents », tranche-t-il.

Dans son atelier de Lemba, entre bois verni et cordes tendues, Jean Lutter Misoko continue pourtant de façonner des instruments qui portent l’âme de la rumba congolaise.

Une histoire de résilience, de passion et de transmission.

Une histoire que la RDC gagnerait, peut-être, à célébrer.

 

Cink Inkonge

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