Présenté comme un tournant historique pour la stabilité de la région des Grands Lacs, l’accord signé le 5 décembre 2025 à Washington entre la République démocratique du Congo et le Rwanda continue de susciter interrogations et controverses. « Un grand miracle », avait proclamé le président américain Donald Trump lors de la signature, en présence notamment des chefs d’État kényan et burundais.
Mais, quelques semaines après son entrée en vigueur, la dynamique observée sur le terrain semble inverser la promesse initiale : l’économie progresse plus vite que la paix.
L’accord de Washington repose officiellement sur deux piliers indissociables : la pacification de l’Est de la RDC et la prospérité économique régionale. Sur le plan sécuritaire, il prévoit notamment l’instauration d’un cessez-le-feu, le retrait des troupes rwandaises du territoire congolais, la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda (Fdlr), le désarmement des groupes armés, en particulier le M23, ainsi que la mise en place d’un mécanisme conjoint de vérification.
En parallèle, l’accord institue un Cadre d’intégration économique régionale (REIF), destiné à formaliser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, à encourager la coopération minière transfrontalière et à développer des infrastructures communes, dans un contexte de compétition mondiale accrue autour des métaux stratégiques.
Une mise en œuvre asymétrique
Dans les faits, c’est le pilier économique qui semble s’imposer comme le véritable moteur de l’accord. Dès septembre 2025, la société minière Trinity Metals a expédié une première cargaison de tungstène rwandais vers les États-Unis, dans le cadre du dispositif issu de l’accord de Washington. Cette opération a marqué le lancement concret du REIF, bien avant toute amélioration notable de la situation sécuritaire dans l’Est congolais.
Du côté de la RDC, la dynamique s’est rapidement accélérée. Le 12 janvier 2026, la Générale des Carrières et des Mines (Gécamines) a annoncé l’exportation de 100 000 tonnes de cuivre vers les États-Unis, dans le même cadre. Ce volume, significatif pour l’entreprise publique, illustre la volonté des parties prenantes de démontrer rapidement la viabilité économique du partenariat.
La paix toujours attendue sur le terrain
Cette intensification des flux commerciaux contraste fortement avec la réalité sécuritaire. Sur le terrain, la situation demeure volatile, marquée par la persistance des groupes armés et une dégradation continue des conditions humanitaires dans plusieurs zones de l’Est de la RDC. Le retrait effectif des troupes rwandaises, le désarmement du M23 et la neutralisation des Fdlr restent, à ce stade, partiels, contestés ou difficilement vérifiables.
Ce décalage nourrit une critique croissante : l’accord de Washington fonctionnerait avant tout comme un outil de sécurisation des chaînes d’approvisionnement occidentales en minerais critiques, reléguant la paix au rang d’objectif secondaire, censé émerger ultérieurement. Dans cette logique, la stabilité ne serait plus une condition préalable, mais un produit attendu de l’intégration économique.
Un pari à haut risque
Pour les promoteurs de l’accord, l’interdépendance économique entre la RDC et le Rwanda est supposée créer les incitations nécessaires à une paix durable. Mais pour de nombreux observateurs, cette approche comporte un risque majeur : institutionnaliser le commerce des minerais dans un contexte d’insécurité persistante pourrait consacrer un statu quo, où la violence devient tolérable tant que les flux économiques sont préservés.
En plaçant le commerce au premier plan, l’accord de Washington expose ainsi ses propres contradictions. À vouloir prouver rapidement son efficacité économique, il pourrait fragiliser son ambition première : instaurer une paix réelle et durable dans l’Est de la RDC.
Djodjo Vondi














