Depuis plusieurs années, le sélectionneur Sébastien Desabre est présenté comme l’homme providentiel du football congolais. Résultats globalement satisfaisants, discours rassurant, capacité à convaincre des joueurs binationaux : tout semble aujourd’hui reposer sur lui. Pourtant, cette focalisation quasi exclusive masque une réalité bien plus profonde. Desabre est peut-être l’arbre, mais il cache une forêt fragilisée : celle du football congolais.
Un championnat local structurellement en difficulté
La première faille majeure du football congolais demeure son championnat national. Mal organisé, peu lisible, manquant de professionnalisme et de stabilité, il ne joue plus son rôle de fondation du football national. Les clubs évoluent avec des moyens dérisoires, les infrastructures sont insuffisantes, les calendriers instables et la gouvernance approximative.
L’absence de sponsoring structuré, de véritables droits télévisés et d’un accompagnement sérieux de la Fédération empêche le championnat local de devenir compétitif et attractif. Dans ces conditions, il est difficile d’y détecter et d’y former durablement les talents capables d’alimenter la sélection nationale.
Une formation quasi inexistante et sans vision fédérale
Plus préoccupant encore, le football congolais souffre d’un déficit criant en matière de formation. Il n’existe pas de centres techniques modernes et adéquats mis à disposition par la Fédération. Les rares initiatives privées fonctionnent sans cadre national, sans harmonisation méthodologique et sans suivi à long terme.
Les formateurs de jeunes, pour la plupart, ne sont pas suffisamment formés ni mis à jour sur les standards modernes du football. Aucune politique claire n’encadre la détection, l’accompagnement et la progression des jeunes joueurs. La formation n’est pas pensée comme un projet national mais comme une succession d’initiatives isolées.
Des équipes de jeunes négligées et privées de compétitions
À cette faiblesse structurelle s’ajoute la négligence manifeste des équipes nationales de jeunes, notamment les U17, U20 et U23. Ces sélections prennent rarement part aux compétitions africaines majeures, privant ainsi les jeunes joueurs d’un apprentissage essentiel du haut niveau.
Les conséquences sont lourdes : manque d’expérience internationale, déficit de confiance, complexes face à des adversaires mieux préparés et absence totale de continuité. Il n’existe aucune suite logique permettant à un joueur de gravir progressivement les échelons, des équipes de jeunes jusqu’à l’équipe A. Dans les grandes nations de football, cette progression est naturelle et structurée ; dans le football congolais, elle est quasi inexistante.
Quand d’autres nations construisent, la RDC improvise
À l’opposé, des pays africains ambitieux comme le Maroc ou le Sénégal ont compris que la performance durable passe par la base. Ces nations ont investi massivement dans la formation locale, la structuration des académies et la qualification des encadreurs.
Le Maroc, avec notamment le Complexe Mohammed VI, a mis en place un modèle où les joueurs sont formés localement dans un cadre professionnel avant que les meilleurs ne soient envoyés en Europe pour la post-formation. Ces joueurs, aguerris dans de grands clubs, reviennent ensuite renforcer la sélection nationale.
Le Sénégal suit une logique similaire : former localement, exporter intelligemment, puis réinjecter les talents dans l’équipe nationale. Résultat : une sélection renouvelée, compétitive et cohérente dans le temps.
La dépendance aux binationaux : une réponse à court terme
Face à l’absence de vivier local structuré, Sébastien Desabre s’est appuyé sur une politique de recrutement de joueurs binationaux évoluant en Europe. Une stratégie compréhensible, parfois efficace, qui permet au football congolais de rester compétitif à court terme.
Mais cette génération dite « spontanée » ne peut pas être une solution durable. Elle repose sur des choix individuels, des opportunités ponctuelles et des cycles limités. Sans une véritable formation locale, cette politique atteint rapidement ses limites.
La normalisation de la FECOFA : une responsabilité historique
Depuis 2022, la FECOFA est placée sous normalisation. Cette période transitoire a pour objectif principal l’organisation d’élections et la mise en place d’un Comité exécutif légitime. Mais cette normalisation doit aller bien au-delà d’un simple cadre administratif.
Elle doit déboucher sur une vision claire et structurée pour le football congolais : réforme du championnat, investissement dans les infrastructures, formation des jeunes, encadrement technique et gouvernance transparente. Le futur Comité exécutif portera la responsabilité historique de poser les bases d’un projet global, cohérent et durable.
Desabre ne peut pas être le projet à lui seul
Il serait dangereux de réduire l’avenir du football congolais au seul travail du sélectionneur national. Desabre fait son travail, avec sérieux et professionnalisme, mais il ne peut pas être à la fois la vitrine et le projet.
Un sélectionneur passe, une politique de formation reste. Sans réforme profonde et sans vision à long terme, le football congolais risque de connaître un vide générationnel majeur après cette période.
Reconstruire la forêt, pas seulement admirer l’arbre
Sébastien Desabre est peut-être l’arbre qui donne encore de l’ombre et de l’espoir. Mais derrière lui, la forêt du football congolais est fragile, mal entretenue et menacée.
Si la RDC veut exister durablement sur la scène africaine et internationale, elle doit cesser de vivre sur des solutions temporaires et bâtir un véritable projet national, structuré, ambitieux et tourné vers l’avenir.
Sans cela, après Desabre, le déluge annoncé risque bien de devenir réalité.
GLK / MCP















