lundi, août 10, 2026
contact@congo-press.com
A la uneprioriteProvincesSociété

Kinshasa : les bulldozers démolissent, les constructions anarchiques renaissent

61Views

À Kinshasa, les bulldozers de l’Hôtel de ville détruisent les constructions anarchiques, mais le désordre urbain persiste. Dans plusieurs quartiers de la capitale, ces édifices qualifiés d’anarchiques sont démolis par les autorités, alors que certains occupants affirment détenir des documents délivrés par les services compétents. Plus préoccupant encore, dans certains sites démolis, la population revient quelques jours après le passage des engins, faute de mesures de suivi et de sécurisation des espaces libérés.

Cette situation relance le débat sur la responsabilité des services d’urbanisme, la légalité des documents délivrés, l’efficacité des démolitions et, surtout, sur les solutions durables à apporter à l’expansion désordonnée de Kinshasa.

Interrogé ce lundi 10 août 2026 par Média Congo Press sur la multiplication des démolitions de constructions anarchiques dans la capitale, Fiston Ilangi Ndeke, Urbaniste et chef de travaux à l’Institut supérieur d’architecture et d’urbanisme (ISAU), analyse les causes profondes de ce phénomène et estime que les démolitions, à elles seules, ne peuvent pas résoudre le problème.

MCP : Qu’est-ce qu’une construction anarchique du point de vue de l’urbanisme ?

Fiston Ilangi Ndeke : Du point de vue de l’urbanisme, une construction est dite anarchique lorsqu’elle est réalisée en dehors de tout cadre réglementaire et de toute planification. Cela peut notamment concerner l’absence d’un permis de construire valide, le non-respect des prescriptions urbanistiques telles que l’alignement, l’emprise, la hauteur ou les servitudes, ainsi que l’implantation sur des sites impropres à la construction.

Il peut s’agir notamment de zones inondables, d’emprises publiques, de réserves foncières, d’espaces verts ou de zones frappées d’une servitude non aedificandi. En somme, il s’agit d’une occupation du sol qui échappe aux instruments de planification urbaine.

MCP : Les services d’urbanisme ont-ils une part de responsabilité dans cette situation ?

Fiston Ilangi Ndeke: Oui, dans une certaine mesure. Les services d’urbanisme peuvent porter une part de responsabilité lorsqu’il y a délivrance irrégulière de documents, insuffisance de contrôle ou tolérance face aux infractions. Ces pratiques peuvent contribuer à légitimer des occupations non conformes aux règles.

Toutefois, la responsabilité est partagée. Elle concerne également les autorités politico-administratives, les acteurs fonciers et les citoyens eux-mêmes. L’urbanisation est un système et ses dysfonctionnements sont rarement imputables à un seul acteur.

MCP: Quels sont les critères qui peuvent justifier la démolition d’une construction ?

Fiston Ilangi Ndeke: L’État peut décider de démolir une construction sur la base de plusieurs critères, notamment :

– l’occupation ou la spoliation d’une emprise publique, notamment les routes, servitudes techniques et espaces publics ;
– l’implantation dans une zone à risque, comme les emprises de la SNEL, les zones exposées à l’érosion, aux inondations ou aux glissements de terrain ;
– une non-conformité grave aux normes d’urbanisme et de sécurité ;
– l’absence ou l’irrégularité manifeste des titres ou autorisations ;
– l’atteinte à l’intérêt général ou à la réalisation d’un projet structurant, notamment une infrastructure ou un équipement public.

MCP: Dans quelle mesure les démolitions sont-elles nécessaires ?

Fiston Ilangi Ndeke: Les démolitions peuvent être nécessaires dans une logique de rétablissement de l’ordre urbain et de protection des vies humaines. Elles permettent notamment de libérer des emprises stratégiques, de prévenir certaines catastrophes et de restaurer la fonctionnalité de la ville.

Cependant, elles doivent être encadrées, proportionnées et accompagnées de mesures sociales afin d’éviter des conséquences humaines trop lourdes.

MCP: Pourquoi les constructions anarchiques continuent-elles de se multiplier à Kinshasa ?

Fiston Ilangi Ndeke : Plusieurs facteurs expliquent cette prolifération. Il y a notamment la forte croissance démographique et la pression foncière, l’absence ou la faiblesse d’une véritable politique de l’habitat, le déficit en logements planifiés et accessibles, ainsi que la faiblesse du contrôle urbain et de l’application des règles.

À cela s’ajoutent la spéculation foncière, les pratiques informelles, l’absence ou l’obsolescence de certains documents de planification, la cupidité de certains agents des ministères sectoriels et l’impunité.

MCP: Les démolitions seules peuvent-elles résoudre le problème ?

Fiston Ilangi Ndeke: Non. Les démolitions constituent une réponse ponctuelle et souvent corrective, mais elles ne s’attaquent pas aux causes structurelles du problème.

Sans politiques d’aménagement cohérentes, sans offre alternative de logements et sans renforcement des institutions, les mêmes causes produiront les mêmes effets. La solution doit donc être globale et durable.

MCP: Comment organiser une ville comme Kinshasa pour éviter la multiplication des constructions anarchiques ?

Fiston Ilangi Ndeke:

Kinshasa doit être organisée autour de plusieurs leviers essentiels. Il faut d’abord élaborer et mettre régulièrement à jour les plans d’urbanisme, notamment les schémas directeurs, les plans de lotissement et les plans d’occupation des sols. La ville n’est pas statique, elle est dynamique. La planification doit donc accompagner cette évolution urbaine.

Il faut également renforcer les capacités des agents des services d’urbanisme et de contrôle, mais aussi engager davantage d’urbanistes dans les différents ministères sectoriels.

La transparence dans la gestion foncière et la sécurisation des titres constituent également des priorités, tout comme la production de logements accessibles et planifiés et la sensibilisation de la population au respect des normes urbaines.

Enfin, Kinshasa doit anticiper sa croissance à travers une planification proactive plutôt que d’attendre que les problèmes apparaissent pour intervenir.

En définitive, la ville doit être pensée comme un système vivant qui nécessite à la fois régulation, anticipation et gouvernance rigoureuse. Les bulldozers peuvent détruire une construction, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, construire une politique urbaine.

 Interview réalisée par Joslin Lomba

Laisser un commentaire