Publié avant d’être suspendu par le gouvernement congolais à la suite d’un vif tollé, l’arrêté interministériel fixant une nouvelle grille tarifaire applicable aux startups continue d’alimenter les débats au sein de l’écosystème numérique congolais.
Si plusieurs acteurs du secteur ont dénoncé une mesure susceptible de fragiliser l’entrepreneuriat technologique, d’autres y voient surtout le risque de freiner l’innovation locale au profit d’entreprises étrangères, déjà solidement implantées sur le marché.
Dans ce contexte, et malgré la suspension de l’arrêté, la rédaction de Mediacongo Press (MCP) a recueilli le point de vue d’Ansel Makomo, ingénieur informaticien et PDG de Kwetu Corporation, une startup basée au Sud-Kivu. Il revient sur les difficultés auxquelles sont confrontées les jeunes entreprises congolaises et sur les conséquences qu’aurait pu entraîner l’application de cette nouvelle grille tarifaire.
MCP : Comment avez-vous accueilli cette décision en tant qu’entrepreneur dans le secteur des startups ?
Ansel Makomo : Le numérique est aujourd’hui un pilier du développement économique dans plusieurs pays, notamment les grandes puissances comme la Chine et les États-Unis. Malheureusement, en République démocratique du Congo, ce secteur ne bénéficie pas encore de l’attention qu’il mérite.
Nous investissons énormément d’efforts pour développer des solutions numériques, mais nous nous retrouvons confrontés à des mesures qui ajoutent des coûts supplémentaires à la création et à l’exploitation de nos plateformes. Cela est décourageant pour les jeunes entrepreneurs.
MCP : Quelles sont les principales difficultés auxquelles les startups congolaises sont confrontées ?
Ansel Makomo : Elles sont nombreuses. Je peux en citer quelques-unes. La faible adoption des solutions locales constitue l’une des principales difficultés. Une grande partie de la population fait davantage confiance aux solutions développées à l’étranger qu’à celles conçues par des Congolais.
La connectivité constitue également un problème majeur. La qualité de l’internet reste insuffisante, son coût est élevé et la couverture demeure limitée dans plusieurs régions du pays.
À cela s’ajoute l’accès au financement. Les startups bénéficient de très peu d’accompagnement financier de la part de l’État.
L’accès aux outils numériques demeure aussi problématique. Plusieurs services essentiels ne sont toujours pas disponibles en RDC, notamment certaines solutions d’intelligence artificielle comme Claude, ou encore des services tels que PayPal et Google One. Le gouvernement devrait engager des discussions avec ces entreprises afin de faciliter leur accès aux entrepreneurs congolais.
Enfin, il y a les difficultés de monétisation. Pour intégrer les services de Mobile Money, il faut notamment obtenir un agrément de la Banque centrale, une procédure souvent longue et complexe. À cela s’ajoute le faible taux de bancarisation de la population.
MCP : Si cet arrêté avait été maintenu ou s’il revenait à être appliqué, quelles en seraient les conséquences pour l’écosystème entrepreneurial ?
Ansel Makomo : Les conséquences auraient été importantes.
D’abord, plusieurs projets ne verraient jamais le jour, les coûts de formalisation devenant trop élevés pour de jeunes entrepreneurs.
Ensuite, nous assisterions à une fuite des talents. De nombreuses startups choisiraient de s’installer dans des pays africains où les conditions de création d’entreprise sont plus favorables et où de tels frais n’existent pas.
Il y aurait également un risque de décourager les investisseurs. Le marché serait progressivement dominé par de grandes entreprises étrangères qui disposent déjà de moyens importants. Nous continuerions alors à dépendre d’applications développées ailleurs, alors que les compétences existent en RDC pour créer nos propres solutions.
Enfin, une telle mesure serait en contradiction avec la volonté affichée par le gouvernement de promouvoir l’entrepreneuriat et l’innovation.
MCP : Le ministère des finances affirme qu’il y a eu une mauvaise interprétation de l’arrêté et rappelle que le Code du numérique prévoit plusieurs avantages pour les startups…
Ansel Makomo : Si le texte a été mal compris, il faudrait se demander à qui il était réellement destiné. Son contenu était pourtant clair et nous en avons tous consulté les copies.
Concernant les avantages prévus par le Code du numérique, je dois dire que, personnellement, je ne les ai pas encore ressentis. Si certaines startups en bénéficient déjà, tant mieux pour elles.
Pour notre part, bien que Kwetu Corporation opère essentiellement en ligne, notre siège est situé au Sud-Kivu. En raison de la situation sécuritaire dans cette province, nous n’avons pas pu bénéficier de plusieurs mécanismes d’accompagnement, notamment parce que certains services de l’État ne fonctionnent pas normalement dans les zones affectées par le conflit.
Un message pour les autorités ?
Que le gouvernement accorde une attention particulière aux startups installées dans les provinces touchées par l’insécurité. Plusieurs jeunes entreprises ont vu leurs portes être fermées comme Kwetu Corporation, sans savoir quand est-ce-que la situation sera decantée.
Propos recueillis par Bernard Mpoyi















