mercredi, octobre 14, 2026
contact@congo-press.com
Politiquepriorite

Doha : « Le véritable enjeu est de savoir sur quoi portera désormais la négociation », estime Dédé Watchiba

23Views

Dans une interview accordée mardi 13 octobre à MediaCongo Press (MCP), le politologue et analyste géopolitique Dédé Watchiba estime que l’annonce, lundi 12 octobre à Goma, de la dissolution de l’AFC au profit du Front pour la refondation de la nation (FRN), par Joseph Kabila et les responsables de l’AFC/M23, ne met pas automatiquement fin aux négociations de Doha. Il souligne toutefois la nécessité de clarifier la succession entre les deux structures ainsi que le mandat des négociateurs et la portée des engagements déjà pris.

MCP : Après l’annonce de la dissolution de l’AFC au profit du FRN, avec qui le gouvernement congolais poursuivra-t-il les pourparlers de Doha ?

Professeur Dédé Watchiba : Trois éléments devront être clarifiés. Premièrement, le FRN revendique-t-il formellement la succession de l’AFC/M23, y compris en ce qui concerne ses obligations diplomatiques ? Deuxièmement, les responsables qui négociaient à Doha disposent-ils toujours d’un mandat valable ? Enfin, le gouvernement congolais et les médiateurs qataris reconnaîtront-ils cette continuité ?

L’arrivée de Joseph Kabila modifie potentiellement la nature de l’interlocuteur. Les négociations pourraient dépasser les questions liées à la rébellion pour s’étendre à des revendications politiques nationales.

Le véritable enjeu est donc de savoir non seulement avec qui Kinshasa négociera, mais aussi sur quoi porteront désormais les discussions.

Par ailleurs, la déclaration constitutive du FRN prononce expressément la dissolution de l’AFC, sans préciser séparément le statut juridique du M23. Benjamin Mbonimpa, précédemment chargé des négociations à Doha, figure dans la nouvelle direction du FRN. Sa présence constitue un élément de continuité, même si le mandat des négociateurs reste à clarifier.

L’accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025 et les engagements réaffirmés lors des consultations d’août 2026 demeurent des références pour la poursuite du processus.

Quel sera le statut des engagements déjà pris dans le cadre des négociations de Doha ?

La dissolution d’une organisation ne signifie pas automatiquement l’extinction de tous ses engagements. Leur statut dépend de leur nature juridique, du contenu des textes, de l’identité des signataires et des conditions de succession.

Si le FRN reprend les structures, les dirigeants, les moyens militaires et les objectifs de l’AFC/M23, il serait difficile de nier toute continuité de responsabilité sur le plan politique. Leur opposabilité juridique devra toutefois être examinée à la lumière des textes signés et des modalités de succession.

Le gouvernement congolais devrait demander au FRN de clarifier formellement sa position, tandis que les médiateurs devraient veiller à préserver la traçabilité des engagements souscrits.

La création d’une nouvelle structure ne devrait pas servir de prétexte à une remise à zéro des engagements diplomatiques. La crédibilité du processus de paix dépend de leur respect et de l’existence de mécanismes permettant d’en vérifier l’application.

Comment envisagez-vous la suite des événements après la création du FRN ?

Trois scénarios principaux méritent d’être suivis.

Le premier est celui d’une reconfiguration des négociations. Le FRN pourrait chercher à élargir le processus de Doha à un dialogue politique portant sur les questions de pouvoir à l’échelle nationale.

Le deuxième scénario est celui d’une escalade militaire. La nouvelle coalition pourrait tenter de renforcer son rapport de force avant d’engager des négociations. Toutefois, l’évocation d’un possible recours à la force ne prouve pas qu’une offensive générale en direction de Kinshasa a été décidée.

Le troisième scénario est celui d’une consolidation de la partition fonctionnelle de l’État, concept que j’ai développé dans mes analyses précédentes. La RDC conserverait juridiquement son unité territoriale, tandis que certaines régions resteraient durablement administrées par des autorités parallèles.

Autrement dit, le pays pourrait rester uni sur les cartes tout en étant progressivement divisé dans l’exercice réel de sa souveraineté.

La dimension régionale doit également être prise en compte. Dans mon ouvrage Géopolitique des Grands Lacs africains, j’ai développé le concept de « doctrine Kagame » pour analyser la manière dont l’instabilité congolaise pourrait servir les intérêts stratégiques de certains réseaux politiques, militaires et économiques liés au Rwanda.

La création du FRN soulève dès lors une question : cette nouvelle direction pourrait-elle contribuer à présenter davantage le conflit comme une crise interne congolaise, alors que ses dimensions régionales et internationales sont documentées ? Il s’agit d’une hypothèse analytique, et non d’une conclusion établie.

Enfin, les responsabilités internes ne doivent pas être occultées. Les défaillances de gouvernance accumulées en RDC ne peuvent être imputées exclusivement aux interventions étrangères. Les dirigeants actuels comme leurs prédécesseurs doivent répondre de leurs responsabilités respectives.

Le véritable enjeu dépasse donc les personnes de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi. Il réside dans la capacité de la RDC à sortir d’un système où les crises militaires deviennent périodiquement des instruments de négociation politique, au détriment de la sécurité et du bien-être des populations.

 

Propos recueillis par Djodjo Vondi

Laisser un commentaire